Pierre Chaillet, jésuite atypique

Portrait de Pierre Chaillet en 1931.
Portrait de Pierre Chaillet en 1931. Source :Collection personnelle
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Une grande figure de la Résistance

Etonnante histoire que celle de ce jésuite, l'une des figures de proue de la Résistance, à la fois professeur, théologien, agent du 5e bureau, fondateur d'un réseau de résistance spirituelle et d'une organisation oecuménique d'aide aux victimes du nazisme, président du Comité des oeuvres sociales de la Résistance, patron de presse, « Juste parmi les Nations » : Pierre Chaillet (1) a été tout cela.

C'est à Budapest que Pierre Chaillet apprend la signature de l'armistice. En novembre 1939, le 5e bureau de l'État-major de l'armée l'avait envoyé en Hongrie sous couvert de conférences de propagande française (2). Mais l'appel du général de Gaulle lui donne espoir : "Le cauchemar était dissipé"...

Dans les plis du drapeau en berne, passait le chant d'un nouveau départ » (3). Une bataille perdue n'enlevait rien à la justice d'une cause et, aux yeux du jésuite, sa mission devait continuer. Bien décidé à regagner la France, il arrive à Marseille le 28 décembre 1940 après un périple qui l'a conduit d'Istanbul à la Syrie et à Beyrouth, où il embarque sur un bateau envoyé de France. À peine débarqué, il part rendre compte de sa mission à Vichy. Très vite, il quitte la ville muni de nouveaux documents. « Étant recherché par la Gestapo en raison de ses activités en Europe centrale, le sergent Chaillet a reçu l'identité auxiliaire de "Charlier Prosper", sous laquelle il a été démobilisé à Lyon » (4).

L'itinéraire de Pierre Chaillet

 

Portrait de Pierre Chaillet


Né dans une famille de fermiers, Pierre Chaillet a été très marqué par ses origines franc-comtoises. Chaque matin, le jeune garçon accompagnait sa mère à la messe avant de se rendre à l'école communale où l'instituteur inculquait à ses élèves un patriotisme ardent, renforcé par l'annexion de l'Alsace-Lorraine toute proche.

Quand il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus en 1923, Chaillet a déjà fait plusieurs années d'études aux séminaires de son diocèse. Il est ordonné prêtre en août 1931. Au cours des années 1930, il poursuit sa formation ignatienne, à Alger comme professeur, à Lyon où il enseigne la théologie fondamentale, à l'étranger : Allemagne, Autriche, Europe Centrale, Rome, où il fait sa profession religieuse de jésuite en 1937. Il quitte Rome avec soulagement car, écrit-il, « l'atmosphère fasciste devient de plus en plus irrespirable » (5). Excellent germaniste, il oriente ses recherches vers l'étude de l'école de Tubingen, courant théologique novateur du XIXe siècle, et de son chef Jean-Adam Möehler. Jusqu'à l'entrée en guerre, il se consacre à des travaux sur ce grand ecclésiologue allemand - articles, ouvrage, conférences - . Ses voyages à travers l'Europe centrale et balkanique lui font prendre conscience de la séparation des Églises chrétiennes. De retour à Lyon, il rejoint les pionniers du mouvement oecuménique. Ses nombreux séjours en Allemagne et en Autriche le confirment dans sa prise de conscience des dangers de l'idéologie nazie. En 1946, il écrit : « Je connaissais dès ses débuts le nazisme, et son monstrueux défi... J'avais tenté avant la guerre par des articles et des conférences de troubler la quiétude des aveugles et des ignorants... » (6).

L'engagement résistant

De la colline de Fourvière où il a repris son enseignement, « M. Charlier » descend à Lyon en clergyman, en quête de complicités résistantes. La ville semble assoupie dans le pétainisme ambiant . mais déjà se cherchent les pionniers de la dissidence. Une tâche s'impose au religieux : arracher le pays à sa torpeur, rompre les silences complices et alerter les Français sur le mortel péril qui les menace. Sa rencontre avec le capitaine Frenay l'oriente vers la presse souterraine. Il donne des chroniques religieuses pour les feuilles clandestines Petites Ailes, puis Vérités, sous le pseudonyme de Testis. Ces articles s'adressent « aux consciences chrétiennes pour leur montrer le vrai visage du national-socialisme » (7). Lorsque Henri Frenay et François de Menthon s'associent pour fonder le journal Combat, le jésuite se retire et, avec l'aide de Frenay, lance un premier numéro des Cahiers du Témoignage chrétien. Désormais cette aventure sera indépendante. Ce qui n'empêchera pas l'ex-agent du 5e bureau d'avoir des contacts discrets avec de nombreux dirigeants d'autres mouvements et des agents parachutés d'Angleterre. Toujours secret, « M. Charlier » n'en dira mot. C'est l'extraordinaire aventure du mouvement Témoignage chrétien qui fait du Père Chaillet ce résistant pour lequel Michel Debré déclarait que « l'histoire de France mérite de conserver le nom, tant il a compté dans la résistance spirituelle au poison nazi » (8).

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«Nous ne pouvons pas ne pas en parler»

De 1941 à 1944, le jésuite va mener un double combat, celui de la vérité et de la charité. En novembre 1941, dans Lyon et la zone dite « libre », commencent à circuler à la barbe de la police, et par milliers, des brochures de 17 pages, sans nom d'auteur, au titre retentissant : France, prends garde de perdre ton âme. Cet opuscule, le premier des quatorze Cahiers du Témoignage chrétien que va diriger le Père Chaillet, est l'oeuvre d'un jésuite parisien, le Père Gaston Fessard, rédacteur à la revue Les Études. Son confrère Pierre Chaillet, l'audacieux fondateur et chef de file du mouvement, prend le risque de publier dans l'illégalité des textes anonymes sans imprimatur (9). Certes, tous les journaux clandestins ont fait le même choix, mais il convient de réaliser l'audace de ces jésuites rompus à l'obéissance à leurs supérieurs et à l'Église, qui, dans une situation exceptionnelle où les autorités religieuses se taisaient, ont obéi à leur conscience de chrétiens et se sont appuyés sur l'Évangile et les directives « doctrinales » de l'Église. Une nécessité s'imposait : non possumus non loqui (nous ne pouvons pas ne pas en parler). Dès ce premier opuscule, le nom original Cahier du témoignage catholique est modifié en Cahier du témoignage chrétien, car ce combat se veut oecuménique, manifeste conjoint des catholiques et des protestants. Ce premier cahier donne le ton de la lutte que va entreprendre une modeste poignée de théologiens auxquels s'associent quelques intellectuels chrétiens (10).

Dès le deuxième fascicule, paru en janvier 1941, Chaillet précise : « Comme Français et comme chrétiens, nous opposons au combat de Hitler notre Combat ». Face aux mensonges et aux camouflages quotidiens de la presse, de la radio, du cinéma, face au danger des silences imposés par une censure de l'occupant, se taire serait un reniement tandis que la liberté de la plume reste entière. Il importe, pour préserver les âmes des séductions perverses de la propagande nazie ou pro-nazie, de faire oeuvre indispensable de documentation et de dénoncer la Weltanschauung antisémite et néopaïenne. De plus, refusant l'enfermement à l'intérieur de l'hexagone, le Témoignage chrétien révèle, hors de nos frontières, les criminelles exactions. Deux exemples, un cahier de 60 pages consacré à l'Alsace-Lorraine et le cahier Défi qui dévoile le martyr de la Pologne. Pour le Témoignage chrétien, il s'agit d'un duel à mort entre la croix gammée et la croix du Christ mené avec « les armes de l'esprit ». Quatorze Cahiers (de 20, 30, 60 pages) et douze Courriers français du Témoignage chrétien sortiront régulièrement jusqu'au Courrier n° 13 qui sera distribué dans les rues de la capitale la veille de la Libération. Maurice Schumann écrit alors : « Mon Père, vous avez été notre dix-huit juin spirituel » (11).

L'aide apportée aux victimes du racisme et de la répression

Pierre Chaillet est aussi un témoin au service de la charité. Lui qui disait : « Nous sommes revenus à la loi de la jungle », a tout fait pour répondre par une charité active à l'inhumanité de la guerre en venant en aide à toutes les victimes du racisme et de la répression. Il s'associe à une oeuvre de solidarité initiée par l'abbé Glasberg, à caractère nettement interconfessionnel (catholiques, protestants, et dans les coulisses, des amis israélites) qui prend le nom d'Amitié chrétienne, organisme semi-officiel jusqu'à l'occupation complète de la France par les troupes allemandes. Le but : protéger et sauver tous ceux et celles, étrangers et juifs, que traquaient les polices de Vichy et des Allemands. Le 27 janvier 1943 au matin, le jésuite est arrêté à la permanence par des agents de la Gestapo, qui le conduisent, avec deux collaborateurs, à l'hôtel Terminus, dans une salle, le dos au mur. Le Père en profite pour avaler tous les papiers compromettants et réussit à se faire passer pour un pauvre curé de campagne. Il est relâché par les policiers ! L'association, devenue clandestine, poursuivra son oeuvre d'entraide et de secours jusqu'à la Libération. Quant au jésuite, nommé par le Comité français de Libération d'Alger à la tête du Comité des oeuvres sociales de la Résistance (COSOR) en février 1944, il gérera les oeuvres du comité jusqu'à sa mort. À la Libération, il est, pour quelques semaines, secrétaire d'État auprès du ministre de la santé. À ce titre, le 1er octobre, il prononce dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, un hommage à la mémoire des morts de la Résistance. Vite oublié, il revient sur le devant de la scène comme négociateur dans l'affaire Finally (12). Mais le silence se fait autour de lui. Jésuite, rebelle et fidèle, Pierre Chaillet demeure un témoin de la vérité et de la charité.

En décembre 1980, une place Pierre-Chaillet a été inaugurée dans le XIe arrondissement de Paris. En juillet 1981, à Jérusalem, le jésuite est reconnu comme « Juste parmi les nations ».

 

Renée Bédarida, historienne, membre du mouvement de résistance du Témoignage chrétien.
Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 139 - mai 2004 pour Mindef/SGA/DMPA


Notes
(1) 1900-1972
(2) En avril 1940, sur mandat de la légation de France, le Père Chaillet se rendit à Paris, pour prendre contact avec un général allemand, porte-parole d'une organisation d'officiers supérieurs antinazis, décidés à faire disparaître Hitler. L'émissaire allemand, qui se cachait dans la capitale, tentait en vain d'approcher un membre du gouvernement français. Le jésuite réussit à contacter le général et à le mettre en relation avec un haut fonctionnaire des Affaires étrangères, et repartit pour Budapest. Mais le brutal déclenchement de l'offensive allemande à l'Ouest le 10 mai interrompit tous pourparlers.
(3) Courrier français du Témoignage chrétien, premier numéro de l'hebdomadaire, 2 septembre 1944.
(4) " Attestation concernant le sergent Chaillet Pierre de la 7e Section d'infirmiers militaires ", signature illisible.
(5) Lettre au Père Henri de Lubac, 16 mai 1937, archives privées.
(6) Rapport du Père Chaillet s.j. Arch. priv.
(7) Henri Frenay, La nuit finira, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 87.
(8) Michel Debré, Trois républiques pour une France, Mémoires, T. 1, Paris 1984, p. 272.
(9) Cf. Renée Bédarida, Pierre Chaillet, témoin de la résistance spirituelle, Paris Fayard, 1988, 330 p.
(10) Cf. François et Renée Bédarida, La résistance spirituelle 1941-1944, Les Cahiers clandestins du Témoignage chrétien, Paris, Albin Michel, 2001, 412p.
(11) Courrier français du Témoignage chrétien, n° 16, 16 septembre 1944.
(12) En 1945, deux garçons juifs sauvés de la déportation (alors que leurs parents périrent) par des catholiques grenoblois furent baptisés et soustraits aux demandes d'une tante juive. Pierre Chaillet, choisi comme négociateur, réussit à retrouver les enfants et à les confier à leur famille.