Le Struthof, une mémoire européenne

Chapeau

Dès l’après-guerre, le camp de concentration de Natzweiler est devenu un lieu de recueillement. Témoin inscrit dans le paysage alsacien d’une histoire européenne et d’une mémoire transnationale, ce haut lieu de la mémoire nationale perpétue le souvenir des anciens déportés.

Le camp de Natzweiler. © CERD/Struthof
Texte

Le camp de concentration de Natzweiler, destiné aux résistants de toute l’Europe, fut installé en 1941 dans l’Alsace annexée de fait. Il constitue aujourd’hui le seul camp de concentration sur le sol français, ce qui, du strict point de vue patrimonial, a eu des effets vertueux : l’État, à l’instigation des anciens résistants déportés, est intervenu dès les années 1950 pour le sauver et le sauvegarder.

Depuis lors, les vestiges du camp et les expositions du Centre européen du résistant déporté (CERD) constituent un important centre d’intérêt : en 2016, près de 186 000 personnes, dont 90 000 élèves, ont visité les lieux. Le défi reste, pour le CERD, d’intégrer des publics aux origines géographiques très diverses. À l’échelle locale, l’ancien camp de Natzweiler a longtemps été perçu par les Alsaciens comme un lieu hors de leur sol, n’appartenant pas à leur histoire. Il est vrai que le camp de concentration ne leur était pas destiné (seuls 233 Alsaciens furent déportés à Natzweiler sur 52 000 au total et leur présence devint rarissime après 1942) : ceux qui s’opposaient aux nazis étaient envoyés au camp d’internement de Schirmeck (qui fut détruit dans les années 1960), à 10 kilomètres de là. Dès lors, l’ancien camp de Natzweiler, géré à l’échelle nationale sans implication des collectivités locales, tendit à disparaître de certaines consciences alsaciennes, d’autant plus facilement qu’il incarnait un élément douloureux dans une mémoire complexe.

Ainsi, alors que le CERD est, en 2016, le premier lieu de mémoire visité en Alsace, qu’il se classe au 9e rang des sites les plus fréquentés du Bas-Rhin, beaucoup d’Alsaciens d’un certain âge n’y sont jamais allés ou le confondent avec l’ancien camp de Schirmeck. Cette tendance est générationnelle : depuis une dizaine d’années, presque tous les élèves alsaciens visitent l’ancien camp de Natzweiler-Struthof. L’inauguration du Mémorial d’Alsace-Moselle en 2005 à Schirmeck-Vorbrück a eu également le mérite de clarifier les spécificités des deux "camps" voisins. Depuis peu, l’État et les collectivités locales se sont rapprochés : l’achat par le ministère de la défense de l’auberge du Struthof, ancien siège de la Kommandantur, s’est fait en novembre 2016 et donne lieu à un projet de valorisation avec le soutien de la région Grand Est.

À l’échelle internationale, la dimension historique européenne de Natzweiler - trente nationalités déportées - ne fut pas toujours mise en avant. Le Struthof s’affirma longtemps comme un lieu de la mémoire nationale, doté d’une nécropole où flottait le seul drapeau tricolore et où les stèles étaient rédigées en français, même pour les déportés étrangers. Cependant, les visiteurs des autres pays, notamment allemands, ont toujours été très nombreux : ils représentent aujourd’hui 50% de la fréquentation du CERD.

S’adapter à la réalité européenne a été l’un des objectifs du CERD, construit par le ministère de la défense, en 2005. Grâce à des supports multilingues et à une approche historique résolument européenne, le Centre a changé la donne pour les 90 000 visiteurs étrangers annuels. Des efforts restent bien sûr à produire, notamment pour faire comprendre aux visiteurs la dimension transnationale du camp : c’est le sens de la candidature binationale que le CERD et les mémoriaux des camps annexes de Natzweiler en France (Queuleu en Moselle et Urbès dans le Haut-Rhin) et en Allemagne viennent de déposer auprès de la Commission européenne. En jeu : l’obtention du label "Patrimoine européen". Ce serait le premier attribué à un site transfrontalier. Tout un symbole.


Auteur
Frédérique Neau-Dufour - Directrice du Centre européen du résistant déporté

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