Lettre d'information

1941 - Résister, s’organiser

Carte de la France démantelée au lendemain de la signature des conventions d’armistice avec l’Allemagne et l’Italie - © Musée de la Libération de Paris musée du général Leclerc musée Jean Moulin/ Latitude-Cartagène
Carte de la France démantelée au lendemain de la signature des conventions d’armistice avec l’Allemagne et l’Italie - © Musée de la Libération de Paris musée du général Leclerc musée Jean Moulin/ Latitude-Cartagène

Sommaire

    Chronologie
    Chronologie
    Les débuts de la Résistance en France, 1940-1941
    juin 1940

    17 juin : demande française d'armistice ; départ du général de Gaulle pour Londres ; diffusion, à Brive, du tract d’Edmond Michelet condamnant l’armistice.

    18 juin : appel du général de Gaulle à poursuivre la lutte ; diffusion de tracts patriotiques sur le port de Bordeaux par Charles Tillon.

    22 juin : signature de l'armistice franco-allemand à Rethondes.

    24 juin : signature de l'armistice franco-italien à Rome.

    28 juin : reconnaissance du général de Gaulle comme chef des Français libres par la Grande-Bretagne.

    Juillet 1940

    Instauration des laissez-passer ; création à Vichy du réseau La Croisade par le commandant Loustaunau-Lacau (qui devient Alliance fin 1940).

    10 juillet : vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain par le Parlement (569 voix contre 80).

    11 juillet : promulgation par le maréchal Pétain de l'État français.

    18 juillet : ordonnance allemande réglementant le service postal et téléphonique entre les deux zones.

    28 juillet-3 août : suspension du trafic ferroviaire entre les deux zones.

    25 septembre : rétablissement partiel des relations postales entre les deux zones (mise en place des cartes interzones).

    août 1940

    Diffusion de la brochure Conseils à l’occupé de Jean Texcier ; fondation du groupe Marcel Hévin.

    31 août : parution du premier numéro de La Vérité.

    septembre 1940

    Fondation du mouvement Ceux de la libération par l’ingénieur Ripoche, de groupes autour de Charles Tillon, Marie Beyer et René Michel à Bordeaux, du réseau Jacky par le général d’Harcourt et le capitaine Jacquemet ; création du groupe Dominique, du groupe Maintenir ; diffusion du tract "Vichy fait la guerre" de Jean Cassou, de la seconde brochure de Jean Texcier : Notre combat ; parution du premier numéro de La Vérité française.

    15 septembre : création du réseau Bocq-Adam.

    octobre 1940

    Fondation du groupe Georges-Aubert ; parution du premier numéro de Pantagruel de Raymond Deiss, de Arc de Jules (Probus) Correard intitulé Libre France, de L’Étendard.

    3 octobre : premier statut des juifs promulgué en France leur interdisant un certain nombre de fonctions.

    8 octobre : fondation du Comité d’action socialiste de la Résistance autour de Fernand Audeguil, Georges Bonnac et André Mureine ; parution dans le nord de L’Homme libre.

    24 octobre : entrevue Pétain-Hitler à Montoire.

    25 octobre : décret de Vichy fixant les conditions de circulation des Français et des étrangers dans la métropole.

    30 octobre : discours du maréchal Pétain annonçant aux Français qu’il entre dans la voie de la collaboration.

     

    novembre 1940

    Création du groupe France Liberté ; création du réseau Confrérie Notre-Dame (CND) par le colonel Rémy ; parution du premier numéro de L’Université libre.

    11 novembre : manifestation d’étudiants et de lycéens contre l’occupant à l’Arc de Triomphe à Paris ; parution du premier numéro de L’Alsace.

    25 novembre : parution à Marseille du premier numéro de Liberté de François de Menthon.

    décembre 1940

    Création du groupe Organisation civile et militaire (OCM).

    1er décembre : parution du premier numéro de Libération.

    15 décembre : parution du premier numéro de Résistance.

    février 1941

    Création en zone sud des Groupes-Francs par Jacques Renouvin.

    avril 1941

    28 avril : arrivée des douaniers allemands pour la surveillance de la ligne de démarcation.

    mai 1941

    Ouverture officielle du camp de concentration de catégorie III de Natzweiler.

    3 mai : décret portant création d’un Comité d’organisation des industries, arts et commerces du livre chargé des problèmes économiques et techniques relatifs à la profession.

    15 mai : naissance du Front national de luttes pour l'indépendance de la France.

    27 mai-9 juin : grève dans le bassin minier du Nord – Pas-de-Calais.

    juin 1941

    2 juin : deuxième statut des juifs les excluant de la quasi-totalité des professions libérales et commerciales et de l'enseignement supérieur ; recensement des juifs en zone libre.

    9 juin : décret instituant un Conseil du livre français chargé des questions relatives à "l’orientation intellectuelle à donner à la production des livres, le développement de la lecture publique et la diffusion du livre français".

    22 juin : invasion allemande en URSS (opération "Barbarossa") ; appel du Parti communiste français à la lutte contre l'occupant et les collaborateurs.

    Juillet 1941

    Premier numéro du journal clandestin Libération, organe du mouvement de zone sud du même nom.

    14 juillet : lancement en zone nord du journal clandestin Défense de la France, organe du mouvement du même nom.

    16 juillet : parution en zone sud du premier numéro clandestin du journal Les petites ailes.

    août 1941

    21 août : attentat du colonel Fabien contre l'aspirant allemand Moser à Paris, mise en place du système des otages en France.

    24 août : parution au Journal officiel de la loi instituant des tribunaux spéciaux contre les communistes.

    29 août : exécution d'Honoré d'Estienne d'Orves, Yan Doornik et Maurice Barlier au Mont Valérien.

    septembre 1941

    3 septembre : exécution par les Allemands de trois otages à la suite d'un attentat ayant causé la mort d'un Allemand à Paris.

    12 septembre : exécution par les Allemands de douze otages à la suite d'un attentat ayant causé la mort d'un Allemand.

    octobre 1941

    4 octobre : promulgation par Vichy de la Charte du travail interdisant grèves et lock-out.

    17 octobre : ordonnance allemande réglementant le trafic postal entre les deux zones (mise en circulation de cartes postales ordinaires).

    20 octobre : attentat contre le lieutenant-colonel Holtz, Feldkommandant de Nantes.

    21 octobre : attentat contre le commandant Reimers à Bordeaux.

    22 octobre : exécution de quarante-huit otages à Châteaubriant, à Nantes et au Mont-Valérien.

    24 octobre : exécution de cinquante otages du camp de Souges, près de Bordeaux.

    novembre 1941

    1er novembre : fondation par Henri Frenay du mouvement Combat à Grenoble.

    décembre 1941

    Nov.-déc. : vague d'attentats contre des soldats allemands à Paris.

    7 décembre : attaque japonaise sur Pearl Harbor, entrée en guerre des États-Unis.

    12 décembre : promulgation du Keitel-Erlaβ ou Nacht-und-Nebel – Erlaβ, décret Nuit et Brouillard, instituant une procédure judiciaire particulière "visant les éléments hostiles aux forces d’occupation" en France, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Norvège.

    15 décembre : exécution à la Blisière de neuf otages du camp de Choisel.

    En résumé

    DATE : 12 décembre 1941

    LIEU : Allemagne

    OBJET : Promulgation du Keitel-Erlaβ ou Nacht-und-Nebel – Erlaβ, décret Nuit et Brouillard, instituant une procédure judiciaire particulière "visant les éléments hostiles aux forces d’occupation" en France, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Norvège

    Si les événements de l’année 1941 sont souvent passés sous silence, ils n’en restent pas moins décisifs, tant sur le sol français qu’à l’extérieur de celui-ci. En effet, c’est bien dès 1941 que les premiers mouvements de résistance civile et militaire se structurent et font, dans le même temps, la lancinante expérience de la répression.

    "1941. Il neige. Le silence de Paris est seulement un peu plus profond. Les gens rendus modestes par le malheur se souhaitent timidement une année “meilleure”." Ces quelques mots très sobres notés par Jean Guéhenno à la date du 1er janvier 1941 dans son Journal des années noires disent beaucoup de l’atmosphère sombre qui caractérise une année plongée dans la nuit de l’Occupation. Rejetée dans l’ombre de l’effondrement de 1940 et des tournants majeurs de l’année 1942, 1941 reste en partie méconnue. À l’échelle des individus et des sociétés dans la guerre, la chronologie épouse rarement les scansions régulières du calendrier. Les études sur l’Occupation, sur l’opinion ou sur les débuts de la Résistance s’accordent toutes, à quelques nuances près, sur la même périodisation. Si le premier semestre de 1941 s’inscrit dans le prolongement de la fin de 1940, deux ruptures marquent la deuxième partie de l’année : l’été avec l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie et l’automne, meurtri par la terreur que provoquent les premières exécutions massives d’otages et de résistants. Dans une France occupée et divisée, il faut attendre la fin de l’année 1941 pour voir s’estomper peu à peu les décalages entre les deux principales zones. Autant pour ce qui concerne l’état de l’opinion que pour les actes et les formes de résistance, des temporalités différentes rythment toujours les prises de conscience.

    Un rigoureux contrôle de l’opinion

    Du côté de ceux qui, encore rares, choisissent de "faire quelque chose" contre Vichy ou l’occupant, l’isolement l’emporte encore largement. Ces quelques groupes de personnes ne sont cependant pas en marge de la société ; leurs actions s’insèrent dans un environnement dont les préoccupations évoluent tout au long de l’année 1941.

    Si l’un et l’autre ne peuvent se confondre, le développement de la Résistance dépend aussi de l’opinion dans son ensemble. Les autorités allemandes comme celles de l'état de Vichy ne s’y trompent d’ailleurs pas et surveillent étroitement la population : rapports de situation (Lageberichten) des diverses administrations militaires locales allemandes (Militärbezirke, Feldkommandanturen, Kreiskommandanturen), contrôles techniques et postaux, rapports mensuels des préfets. Les moindres signes d’agacement ou les manifestations d’humeur sont scrutés et systématiquement signalés. Autant de failles, de dissonances et d’interstices propices à l’expression plus ouverte d’une hostilité.

    Trois phénomènes suscitent particulièrement l’attention de Vichy et de l’occupant : l’attachement au maréchal Pétain, la politique de collaboration et les relations avec les troupes allemandes. Avec un décalage de plusieurs mois entre les deux zones, l’opinion dissocie de plus en plus la personne du maréchal de sa politique et de son gouvernement. Si le prestige de Pétain reste très élevé dans le sud du territoire, administré par Vichy, la présence contraignante de l’occupant dans la partie occupée atténue cette ferveur, sans pour autant remettre en question la figure du chef de l’État français. Depuis l’entrevue de Montoire (24 octobre 1940), la politique de collaboration suscite en revanche un rejet quasi-immédiat en zone nord. L’absence de troupes allemandes en zone sud explique une certaine indifférence à l’égard de la collaboration : ainsi, le renvoi de Pierre Laval du gouvernement le 13 décembre 1940 semble dissiper quelque temps les désillusions de l’entrevue de Montoire. Partout en France, l’hiver 1941 reste dominé par la résignation et des préoccupations quotidiennes centrées sur les difficultés matérielles.

     

    Pétain Darlan

    Guerre 1939-1945. Le maréchal Pétain et l’amiral Darlan avec des ouvriers, lors d’un voyage en Gascogne, septembre 1941. © Roger-Viollet

     

    La montée des premières contestations

    Il faut attendre le printemps puis l’été pour percevoir des changements notables dans les attitudes ordinaires, que traduisent quelques manifestations collectives de mécontentement. Ainsi de la grève des mineurs dans le Nord et le Pas-de-Calais en mai et juin ou des rassemblements patriotiques à l’occasion de la fête de Jeanne d’Arc à Paris en mai, ou du 14 juillet, comme le montre par exemple le rapport du préfet du Territoire de Belfort le 1er août : "À l’occasion de la Journée du 14 juillet, d’assez nombreuses personnes, des femmes surtout, ont arboré des cocardes, rubans, etc. aux couleurs nationales." (Rapport du préfet du Territoire de Belfort, 1er août 1941, Archives départementales du Territoire de Belfort, 99 W 138). Pour sa part, Jean Guéhenno relève dans son journal à la date anniversaire de l’invasion de Paris par les Allemands le 14 juin : "Aujourd’hui les Parisiens aux yeux de verre, par un accord secret, portent tous une cravate noire : Résistance à l’oppression !". Le mot "Résistance" renvoie ici à l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Ce climat général s’explique à la fois par une situation économique et sociale dégradée (restrictions, réquisitions, rationnement) et par les événements de la guerre (renforcement de la politique de collaboration par l’amiral Darlan, affrontements franco-français entres gaullistes et vichystes en Syrie, offensive nazie contre l’URSS le 22 juin). Le fameux discours prononcé par le maréchal Pétain le 12 août 1941, dans lequel il condamne l’esprit du "vent mauvais", n’inverse pas la tendance, bien au contraire.

     

    Affiche otages

    Guerre 1939-1945. Affiche à la mémoire des otages fusillés à Châteaubriant (LoireAtlantique). Dessin de Simo. Le 22 octobre 1941. © Roger-Viollet

     

    Les exécutions d’otages de l’automne 1941 choquent profondément l’opinion. Le 31 octobre, le préfet de la Haute-Saône résume assez simplement une situation qui vaut pour une grande partie du territoire : "En ce qui concerne la politique extérieure, et plus particulièrement nos rapports avec l’Allemagne, l’idée de collaboration qui, comme on le sait, n’est pas admise sans réticence dans cette région, a encore perdu du terrain du fait de nombreuses exécutions d’otages opérées au cours de ce mois." (Rapport du préfet de la Haute-Saône, 31 octobre 1941, Archives départementales de la Haute-Saône, 40 W 8). Ainsi, un lent processus de clarification est nettement perceptible à la fin de l’année 1941. Un courant diffus, minoritaire, modeste, pluraliste, encore isolé mais dont les expressions collectives sont plus visibles (campagnes des "V", gestes patriotiques, manifestations de ménagères, grèves et autres formes de mécontentement) trouve un écho favorable dans l’opinion. Ce climat ne peut évidemment pas se confondre avec un engagement plein et entier dans la clandestinité.

    La presse clandestine, élément fédérateur des groupes de résistance

    Après les premiers tâtonnements, l’isolement et l’invention des formes de l’action en 1940, deux évolutions majeures caractérisent la Résistance en 1941 : un processus de rapprochements et l’entrée dans la lutte armée. Certes, la division du territoire français conduit à des décalages dans les prises de conscience. Mais la tendance de fond est à la cristallisation et à l’élargissement progressif du phénomène résistant à des cercles plus larges de la société. Dans les deux zones, les noyaux qui s’étaient constitués à la fin de 1940 continuent à se déployer au cours de l’année 1941.

     

    Teitgen

    Pierre-Henri Teitgen (1908-1997), fondateur du mouvement Liberté, 1947. © Roger-Viollet

     

    En zone non occupée, les groupes pionniers fusionnent fin 1940 : La Dernière Colonne, après quelques revers, devient Libération-Sud en juillet 1941, Liberté et Libération nationale se regroupent en novembre au sein du mouvement Combat, France-Liberté forme Franc-Tireur. Liberté, créé à l’automne 1940 par deux professeurs de droit, François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen, édite jusqu’au 1er octobre 1941 un journal clandestin éponyme, Liberté, développe le recrutement dans une grande partie du sud-est et met sur pied des groupes francs chargés d’organiser des actions spectaculaires contre les collaborateurs. Libération nationale est un mouvement imaginé par Henri Frenay à la fin de 1940 et se structure dans un premier temps, au cours de l’année 1941, autour de deux feuilles clandestines, Les Petites Ailes de France puis Vérités. Enfin, c’est à Lyon, notamment autour d’Antoine Avinin, Élie Péju et Jean-Pierre Lévy, que les tracts dactylographiés de la petite équipe de France-Liberté trouvent dans le premier numéro ronéotypé de Franc-Tireur en décembre 1941 l’aboutissement de longs mois d’effort. C’est aussi dans cette ville, au pied de la colline de Fourvière, que naît Témoignage chrétien, journal et mouvement dirigés par le père Pierre Chaillet.

     

    Franc-Tireur

    Le Franc-Tireur, n° 1, décembre 1941. © MRN/collection historique, 1985

     

    En zone occupée, sont créés les mouvements Défense de la France et Libération-Nord dotés l’un et l’autre d’un journal du même nom, le mouvement Organisation civile et militaire ou encore le journal clandestin La Voix du Nord, tandis que la "nébuleuse" du Musée de l’Homme multiplie les activités multiformes de renseignement, d’hébergement, d’évasion et de contre-propagande. Ces mouvements qui, pour la plupart, survivent jusqu’en 1944, se structurent dans les villes, plus à même de fournir matériels, informations ou complicités dans les administrations. Leur développement repose sur un recrutement élargi, diversifiant ainsi la sociologie de la Résistance (étudiants, cheminots, ouvriers).

     

    imprimerie clandestine

    Imprimerie clandestine du mouvement Défense de la France, rue de l’université, Paris. © Fondation de la Résistance

     

    Avec des nuances, trois traits caractérisent l’action des mouvements de résistance : la contre-propagande et l’éveil des consciences ; l’ouverture sur la société ; l’élaboration de projets politiques. Si les mouvements développent presque tous des activités militaires (groupes francs, renseignement), celles-ci restent généralement subordonnées aux décisions politiques. C’est le plus souvent autour de la rédaction, de la fabrication et de la diffusion de la presse clandestine que se structurent les principaux mouvements. Outre qu’elle facilite les adhésions au-delà du cercle étroit des rédacteurs (approvisionnement, impression, stockage, acheminement, distribution), la contre-propagande vise également à sensibiliser et à mobiliser les populations.

    Une mosaïque de mouvements

    L’opinion constitue de fait l’un des enjeux majeurs de la stratégie d’action des mouvements. Très éloignés de la discrétion des réseaux, ils parlent d’eux, s’affirment et imposent peu à peu leur légitimité politique face à Vichy. Loin de constituer un bloc uniforme, les mouvements se démarquent les uns des autres par leurs diverses sensibilités politiques. La dissolution des partis et des syndicats par le régime de Vichy laisse des milliers de militants sans attache. Une petite partie rejoint les mouvements, accentuant l’orientation politique adoptée par les fondateurs. Si Libération-Nord, Libération-Sud et Franc-Tireur recrutent essentiellement dans les milieux laïcs et socialisants, Combat, Défense de la France et Témoignage chrétien sont proches de la démocratie chrétienne. Les idées de la droite traditionnelle imprègnent l’Organisation civile et militaire (OCM). Quant au Front national, bien que voué à un recrutement large, il reste sous l’influence du parti communiste. La création du Front national de lutte pour l’indépendance de la France en mai 1941 se distingue en effet de celle des autres mouvements. Elle relève de la stratégie de l’Internationale communiste qui, dans sa directive du 26 avril 1941, modifie ses objectifs pour les partis communistes : ils doivent renoncer à l’idée de "guerre impérialiste" et faire de la "libération nationale" la principale priorité de leur action. Le 15 mai 1941, le parti communiste français clandestin lance un appel "Pour la formation d’un Front national de l’indépendance de la France". Le Front national est un mouvement de résistance politique qui souhaite recruter bien au-delà des seuls militants communistes.

    Cette diversité n’est pas que politique ; la situation différente des deux zones conditionne la priorité accordée à telle ou telle activité. En 1941, la présence de l’occupant allemand en zone nord oblige les mouvements à se doter très vite d’une structure militaire. Ainsi de l’OCM et de Libération-Nord. Défense de la France fait figure d’exception. En revanche, dans la France de Vichy, la dimension politique est largement privilégiée. Combat se singularise avec l’Armée secrète, sa branche paramilitaire. Par ailleurs, la recherche d’une liaison avec Londres motive les premiers rapprochements, au-delà de sa portée symbolique et de l’espoir qu’elle suscite. C’est entre mars et septembre 1941 que Jean Moulin prend contact avec les responsables des organisations de résistance et tente d’en établir un inventaire précis. Il part à Londres en octobre et convainc le général de Gaulle de le missionner officiellement pour réaliser dans un premier temps "l’unité d’action" en zone non occupée. La mission "Rex" est parachutée en France le 2 janvier 1942.

    Enfin, apparus dès l’été 1940, souvent impulsés par la France libre ou par les services secrets alliés, les réseaux se distinguent des autres formes de résistance par un travail centré essentiellement sur les activités militaires. Une partie non négligeable est créée en 1941. Leur développement et leur implantation obéissent à des besoins spécifiques : organiser des filières d’évasion, recueillir des renseignements militaires et économiques, réaliser des opérations de sabotage. L’évasion et le renseignement privilégient les littoraux, les frontières, les lieux de passage et les grands centres de pouvoir à forte présence allemande.

    "Le dur apprentissage de la clandestinité et de la répression"

    Avec les attentats meurtriers contre des soldats allemands, un seuil est franchi à l'été 1941. En menant les premiers la lutte armée, les communistes bousculent les pratiques d'action des autres organisations de résistance. La création du Front national puis l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie le 22 juin 1941 entérinent la participation des communistes à la Résistance. Face à une stratégie "attentats-représailles", qui a pour objectif politique de réintroduire la France dans la guerre et de faire basculer l'opinion dans le camp de la lutte, les autres mouvements sont partagés entre réticence et désarroi. Les attentats de l’été 1941 contre des soldats allemands ne sont pas immédiatement revendiqués par les dirigeants communistes. Quant au général de Gaulle, s'il les comprend, il demande pour le moment de "ne pas tuer d'Allemands" (23 octobre 1941).

    Si l’année 1941 est celle, décisive, d’une première cristallisation des différents groupes de résistance, elle est aussi celle du dur apprentissage de la clandestinité et de la répression. Plus encore que l’opinion, les moindres actes subversifs sont étroitement surveillés et traqués autant par les occupants allemands que par les autorités de Vichy.

     

    avis représailles

    Un des premiers avis annonçant des représailles, à la suite de l'attentat à la bombe commis le 29 novembre 1941, rue Championnet, et de l'agression dont a été victime, le 2 décembre 1941, un officier allemand du service de santé. © Service historique de la Défense

     

    Les premiers font appliquer le droit pénal allemand par des tribunaux militaires qui jugent les atteintes aux troupes d’occupation puis, dès le début de l’année 1941, les actions supposées de ce que les Allemands qualifient de mouvement "gaulliste".

    La traque et l’arrestation précèdent les jugements ; en zone occupée, l’Abwehr utilise le contre-espionnage et la méthode de l’infiltration par des agents doubles. C’est ainsi qu’est rapidement démantelé le réseau Nemrod monté par Honoré d’Estienne d’Orves : à la suite d'une trahison, toute l’équipe est arrêtée le 21 janvier 1941. À l’issue d’un procès qui s’ouvre le 13 mai, d’Estienne d’Orves et ses compagnons sont condamnés à mort pour espionnage puis exécutés le 29 août 1941 au Mont-Valérien. Le même sort est réservé à plusieurs secteurs du groupe du Musée de l’Homme : deux vagues d’arrestation se succèdent entre janvier et avril puis entre juillet et septembre. Les exemples se multiplient : le chef du groupe Pantagruel, Raymond Deiss, est arrêté en octobre 1941 - il sera décapité à Cologne en août 1943, Jean Lebas créateur de L’homme libre dans le Nord, arrêté en mai 1941, est déporté et meurt en février 1944 à Sonnenburg. Enfin, au moment de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie, et avant même les premiers attentats de l’été 1941, l’occupant durcit son activité judiciaire notamment contre les communistes : arrestations, condamnations à mort puis exécutions à partir de l’automne 1941.

    En zone non occupée, Vichy s’attache à réprimer les "menées antinationales" et utilise dans un premier temps l’arsenal juridique hérité de la IIIe République. Ce sont donc les tribunaux correctionnels qui jugent les actes "subversifs", propos "séditieux" et autres "insultes" à la personne du maréchal. Face à l’augmentation et à la radicalisation des actions de résistance, une juridiction d’exception est mise en place avec des sections spéciales créées par la loi du 14 août 1941 et qui visent particulièrement les communistes.

    Par la répression, les résistants de 1941 font un apprentissage particulièrement douloureux d’une clandestinité marquée par une extrême vulnérabilité qu’aggravent souvent l’absence de règles ou de cloisonnement, et parfois d’incroyables imprudences. À l’exemple d’Agnès Humbert qui cache sous les marches en bois de l’escalier de son appartement parisien le journal personnel dans lequel apparaissent les noms des protagonistes du groupe du Musée de l’Homme. Ou du jeune séminariste Jean Kammerer qui glisse dans une de ses lettres l’un des tracts favorables aux États-Unis qu’il distribue à Lyon en laissant au verso de l’enveloppe son adresse personnelle. Arrêté, il est emprisonné deux semaines en octobre 1941. Les arrestations, les jugements, les exécutions puis, avec la promulgation en décembre 1941 du décret Keitel, la déportation : l’année 1941 voit s’intensifier une impitoyable répression contre de multiples formes de résistance. "Le général von Stülpnagel annonce de nouvelles représailles. Combien de temps cela durera-t-il ? s’interroge Jean Guéhenno le 16 décembre. Un an, deux ans, dix ans peut-être. Il faudrait trouver les moyens de durer à travers cette horreur, de s’installer en elle, d’attendre. Mais comment faire ? On a du sang jusqu’au ventre et tout autour de soi. Comment ne pas le voir ?". Cette "horreur "qui s’abat sur eux n’empêche pas les survivants et les rescapés des temps pionniers de prolonger l’action autrement, par rebonds et par greffes.

    Auteur

    Cécile VAST - Docteur en histoire, Université de Franche-Comté

    En savoir plus

    La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance, Sébastien Albertelli, Julien Blanc et Laurent Douzou, Seuil, 2019.

    Dictionnaire historique de la Résistance, François Marcot (dir.), Robert Laffont, 2006

     

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