Transmettre et éduquer

Des jeunes participent à la cérémonie nationale du 18 juin 2017 au Mémorial de la France combattante, Mont-Valérien. © Soazig de la Moissonniere/Présidence de la République

Identifiée aujourd’hui comme le "public prioritaire" des commémorations, la jeunesse trouve auprès des enseignants les clefs de compréhension de l’histoire remémorée et le moyen de renouveler le mode et l’acte commémoratifs. La fonction éducative de la commémoration oblige ainsi à un passage du devoir de mémoire au travail de mémoire.

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La multiplication des commémorations nationales depuis trente ans (de 4 à 11 journées) ouvre quelques interrogations sur le rapport de notre société au passé, au présent et à l’avenir. Elle marque en tout cas la reconnaissance par le politique d’une diversification des expériences historiques comme des sens à leur donner collectivement.

Une fonction sociale et politique

Les commémorations nationales jusqu’aux années 1980 célébraient la victoire politique (14 juillet) ou militaire (Jeanne d’Arc, 11 novembre, 8 mai) qui fondait ou perpétuait l’existence de la nation. Par-delà l’événement commémoré, elles étaient ainsi censées assurer par ce rituel renouvelé chaque année des liens d’appartenance à la nation chez des individus socialement et culturellement différents qui ne se connaissaient pas mais qui devaient éprouver alors, à travers ce rite, le sentiment d’un passé et d’un destin communs. La pratique commémorative n’est en effet jamais seulement rappel du passé. Elle situe l’individu comme le groupe social concerné dans une condition temporelle en retraduisant l’événement passé dans une perspective d’avenir. On retrouve ici la dimension prospective de la mémoire qui produit des scénarii pour le temps qui n’est pas encore advenu. Les commémorations du 11 novembre et du 8 mai avaient pour fonction sociale et politique de mettre en acte la continuité de la nation républicaine qui avait été confrontée à un péril mortel à deux reprises en mettant en avant sa victoire, et donc sa survie. Elles ont aussi irrigué d’autres projets collectifs mis en récit par des discours lors des cérémonies comme le pacifisme (11 novembre) ou la lutte contre le fascisme (8 mai).

 

Arc CNRD 2019

Des jeunes lauréats du Concours national de la Résistance et de la Déportation participent à une cérémonie de ravivage de la flamme du Soldat inconnu, 21 janvier 2019.
© Jacques Robert / SGA/COM

 

Le principe d’endettement

La deuxième fonction de l’acte commémoratif répond à un processus d’endettement des contemporains à l’égard de ceux qui ne sont plus là et/ou de ceux qui ont permis notre présence au monde. Les expressions "en hommage à", "à la mémoire de", "morts pour la France" situent dans le langage cette dimension interindividuelle qui crée une relation d’obligation entre deux personnes ou entre un groupe envers un autre groupe à travers les générations. La commémoration est ainsi un acte de figuration par lequel des individus font réapparaître par leur évocation des absents, afin de pouvoir honorer la dette contractée à leur égard. Les anciens combattants de la Première Guerre mondiale, les résistants de la Seconde Guerre mondiale ont ainsi été l’objet de commémorations en raison de leurs combats menés jusqu’au sacrifice contre l’ennemi, assurant la victoire et par conséquent la survie et la perpétuation des individus composant le groupe national.

Ce modèle commémoratif autour de la dette envers ceux qui se sont sacrifiés pour la survie de la collectivité nationale connaît une inflexion à partir des années 1990. S’il ne disparaît pas tout à fait, un autre modèle se juxtapose à lui. Avec l’instauration des commémorations du Vel’ d’Hiv’ en juillet (1993), des Harkis le 25 septembre (2003), de l’esclavage le 10 mai (2006), des victimes de la Guerre d’Algérie le 19 mars (2012), jusqu’au projet récent de commémoration des attentats terroristes (date retenue le 11 mars), l’économie commémorative s’est trouvée profondément modifiée. Un décentrement de la nation comme objet référentiel s’opère au profit des droits de l’homme. Le principe d’endettement se déplace des héros combattants vers les victimes qui ont subi des violences extrêmes. La continuité de la vie de la nation et les liens à tisser entre les individus à travers les générations est remodelé avec ces nouveaux rituels par la réparation due aux victimes et leur intégration dans le corps national. Ce ne sont plus le rappel des victoires et l’hommage aux combattants qui les ont permises qui perpétuent organiquement la vie de la nation mais l’insertion de différentes composantes du groupe national, victimes de l’histoire. La reconnaissance des expériences traumatiques de collectivités structure en grande partie ces nouveaux rituels commémoratifs qui ont eux-mêmes symboliquement valeur de réparation envers les victimes.

 

journée mémoire mémorial Shoah

Des jeunes participent à la journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité au mémorial de la Shoah, 27 janvier 2019. © UNESCO/Fabrice Gentile

 

Éduquer la jeunesse

Les projets collectifs qui accompagnent et légitiment ces actes commémoratifs se donnent comme horizon d’attente une fonction préventive du passé : se souvenir de la barbarie pour mieux s’en prémunir et éviter ainsi sa répétition. Or, les élèves sont les premiers destinataires de cette politique commémorative préventive, dans la mesure où la transmission de la mémoire des crimes est perçue comme les meilleurs antidotes que la jeunesse doit recevoir en guise d’éducation.

Cette transmission scolaire de la mémoire aux élèves s’effectue notamment par le biais des journées de commémoration nationales ou internationales comme la "journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité" instaurée chaque 27 janvier depuis 2002. Elles ont été investies comme des moments privilégiés pour mener une éducation à la citoyenneté autour de la promotion de la tolérance, du vivre ensemble, de la démocratie, de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre le négationnisme. Le risque de produire alors une injonction normative auprès des élèves sans autre effet que celui d’accorder une importance à ne pas oublier est réel. Le catéchisme moral national ou compassionnel se loge parfois dans les meilleures intentions des responsables éducatifs et politiques. Il est apparu ainsi nécessaire de dissocier ces commémorations du devoir de mémoire, afin de les retraduire en travail de mémoire, pour reprendre la notion du philosophe Paul Ricoeur. Mais qu’est-ce que cela signifie au-delà du jeu des formules ?

 

panthéonisation

Des scolaires participent à la cérémonie de panthéonisation de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay, 27 mai 2015. © Philippe Devernay

 

Du devoir au travail de mémoire

Les commémorations à l’école doivent remplir une fonction cognitive. Elles sont l’occasion de produire de la connaissance historique en relevant pour les élèves les écarts avec le monde qui les environne. Rappel du passé, commémorer donne à voir son étrangeté en refusant tout anachronisme, tout jugement hâtif sur les événements historiques et les individus qui les traversent. L’acte de se souvenir est une invitation à voyager dans le temps, à sortir de son cadre familier, à se déprendre de ses repères du présent, à tisser des liens avec un lieu étranger que nous avons en héritage.

Mais ce rappel du passé nous concerne aussi dans notre vie présente par ce qu’il nous adresse comme ressources. Historia magistra vitae comme disaient les anciens. À travers la mise en récit de situations, d’actes, de personnages -hommes et femmes- qui ont oeuvré pour des biens communs, le passé convoqué nourrit en construisant pour les contemporains un rapport à soi, aux autres, au monde, qui soit source de progrès collectif. L’exemplarité que nous offre le passé éduque dans le sens où elle permet aux élèves des identifications individuelles et sociales qui les verticalisent en portant le courage, la vérité, la solidarité, l’engagement, la combativité dont des individus ont fait preuve au cours de l’Histoire comme des valeurs émancipatrices. On touche ici aux limites d’une vision exclusivement préventive du passé évoquée précédemment, un passé assigné uniquement aux crimes qu’il ne faut pas répéter. Rappelons à cet égard la fonction mémorielle et éducative initiale du Panthéon à la Révolution française : accueillir des hommes et des femmes qui par leurs actes ont fait progresser la vie de la collectivité nationale. Ce fut aussi le sens de la panthéonisation de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay, et Pierre Brossolette en mai 2015 comme celle de Simone Veil en juillet 2018.

 

École Jean Zay

Exemple d’une réalisation de projet par des élèves de l’école élémentaire Jean Zay à Croix (Nord),
concours "Les Petits artistes de la mémoire", mention artistique. © Laura Garnier ONACVG

 

Comprendre d’où l’on vient

La commémoration en milieu scolaire doit également susciter une pratique historienne : la recherche des sources par les élèves (témoignages, objets, lieux) et leur utilité pour la connaissance du passé. En cela, le centenaire de la Grande Guerre a été un moment pédagogique fort qui a engendré dans de nombreux lieux des projets et des découvertes enrichissant la connaissance des élèves.

La commémoration a enfin une fonction temporelle. Elle suscite une profondeur chronologique par l’étude de la mémorisation de l’événement ou de son oubli à travers le temps. Comment a-t-on célébré le 11 novembre à travers le XXe siècle ? À partir de quand, avec qui et pourquoi a-t-on commémoré la rafle du Vel’ d’Hiv’ ? Que signifie la date du 19 mars qui est l’objet d’une commémoration nationale depuis 2012 et que revêt-elle comme enjeux mémoriels depuis la fin de la guerre d’Algérie ? Pourquoi des personnes ont mis en cause la commémoration nationale du cent-cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998 et entrepris de commémorer la traite et l’esclavage ? Le travail de mémoire à l’école est donc aussi un travail sur l’évolution et les mutations d’un rapport à l’événement des individus et de la société. Il amène les élèves à penser l’avenir d’un événement historique non comme une donnée irrémédiable et naturelle, mais comme une construction sociale nécessairement contingente. La pratique commémorative offre en cela la possibilité de transmettre aux élèves une vision non linéaire de l’histoire. Ce travail est précieux pour insérer du jeu - au sens d’écart - dans l’acte de commémorer et éviter un écrasement du passé lesté par des injonctions morales et politiques de type compassionnelles ou nationalistes.

Ce qui est aussi en jeu par conséquent dans les commémorations du point de vue éducatif, c’est, avec l’exemplarité du passé comme ressources collectives pour le présent et l’avenir, l’apprentissage du lointain et du mouvement incertain du temps. Ainsi l’élève aura en commémorant l’opportunité de s’inscrire dans une filiation temporelle, historique et nationale.

 

Sébastien Ledoux - Université Paris 1- Centre d’histoire sociale des mondes contemporains.
Auteur de Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire (2016) et de La nation en récit (2020).