1942, un tournant ?

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- © La Classe d’Histoire

Sommaire

    Chronologie
    Chronologie
    L'année 1942
    janvier 1942

    2 janvier : prise de Manille, Philippines, par les Japonais ; parachutage de Jean Moulin, délégué du général de Gaulle pour la zone libre, en Provence.

    11 janvier : intensification de la guerre sous-marine dans l'Atlantique.

    18 janvier-17 mai : conquête de la Birmanie par les Japonais.

    20 janvier : conférence de Wannsee de mise au point de la Solution finale de la question juive.

    21 janvier-2 septembre 1942 : seconde offensive germano-italienne en Libye.

    février 1942

    Démantèlement du groupe de résistance allemand Uhrig ; publication du Silence de la mer, de Vercors, par les Éditions de minuit.

    14 février : installation de la 1re brigade française libre à Bir Hakeim.

    15 février : occupation de Singapour par les Japonais.

    19 février : ouverture du procès de Riom à l’encontre des anciens dirigeants de la IIIe République.

    20 février : débarquement japonais à Timor.

    23 février : exécution, au Mont Valérien, de sept des membres du groupe du musée de l’Homme.

    28 février : débarquement japonais à Java.

    28 février-14 mars 1942 : raid victorieux des troupes de Leclerc sur le Fezzan, en Libye.

    mars 1942

    Construction du centre d’extermination de Sobibor, en Pologne (arrivée des premiers convois début mai 1942).

    1er -8 mars : conquête de Java par les Japonais.

    27 mars : premier convoi de déportation de juifs de France vers Auschwitz-Birkenau.

    28 mars : organisation du Comité national des francs-tireurs et partisans.

    avril 1942

    Décret du général SS Pohl, dirigeant la section économique de la SS (WVHA), sur l'extermination des détenus par le travail.

    17 avril : retour au pouvoir de Pierre Laval imposé par les Allemands.

    27 avril : départ de Pierre Brossolette pour Londres.

    mai 1942

    Arrestation des membres du réseau de résistance Herbert Baum ; construction du centre d’extermination de Treblinka, en Pologne ; parution en zone libre du premier numéro du Populaire.

    1er mai : manifestations patriotiques en zone libre.

    4 mai : attaque de Madagascar par les Britanniques.

    8 mai-2 juillet 1942 : offensive allemande en Crimée ; prise de Sébastopol.

    12 mai : ralliement de Wallis et Futuna à la France libre.

    26 mai : début de l'offensive germano-italienne sur le front de Gazala.

    26 mai-11 juin 1942 : bataille de Bir Hakeim.

    27 mai : attentat à Prague contre Reinhard Heydrich, Reichsprotektor de Bohême-Moravie, chef de la police et de l’Office central de sécurité du Reich.

    29 mai : ordonnance allemande imposant en zone occupée le port de l’étoile jaune aux juifs de plus de six ans.

    juin 1942

     

    Création du Sonderkommando 1005 destiné à effacer les traces des exécutions de masse de juifs en Pologne.

    3-7 juin : bataille de Midway, victoire américaine.

    10 juin : massacre de la population de Lidice, en Tchécoslovaquie, par les Allemands en représailles de la mort de Heydrich.

    21 juin : prise de Tobrouk, en Libye, par les Allemands ; repli des troupes britanniques sur El Alamein.

    22 juin : discours de Laval proclamant souhaiter "la victoire de l’Allemagne" face au bolchevisme et annonçant la politique dite de la "Relève" (départ de travailleurs volontaires en Allemagne pour permettre la libération de prisonniers de guerre).

    28 juin-18 novembre 1942 : offensive allemande en direction de la Volga, de la mer Caspienne et du Caucase.

     

    Juillet 1942

    2 juillet-23 juillet : opération allemande dans la région de Smolensk et de Tver

    3 juillet : prise de Guadalcanal par les Japonais.

    4 juillet : prise de Sébastopol par la Wehrmacht.

    8 juillet : deuxième édition de la liste Otto intitulée "Ouvrages littéraires français non désirables".

    14 juillet : manifestations patriotiques en zone libre ; la France libre renommée France combattante.

    16-17 juillet : rafle du Vel d'Hiv, à Paris. Près de 13 000 juifs interpelés et rassemblés au Vélodrome d’hiver, internés aux camps de Pithiviers, Beaune-la Rolande et/ou Drancy avant leur déportation.

    22 juillet : première déportation des juifs du ghetto de Varsovie.

    25 juillet : début de la Bataille du Caucase.

    août 1942

    4 août : premières lois sur le service du travail obligatoire en Allemagne (STO).

    5 août : départ en inspection de De Gaulle au Levant et en Afrique.

    7 août : contre-offensive américaine dans le Pacifique.

    19 août : débarquement anglo-canadien à Dieppe (opération Jubilee).

    26 août : rafle en zone libre de 6 500 juifs livrés aux Allemands par le gouvernement de Vichy.

    31 août 1942-mars 1943 : arrestation de la plupart des membres du réseau de résistance dit l'Orchestre rouge.

    septembre 1942

    4 septembre : offensive allemande contre Stalingrad et le Caucase ; loi "relative à l’utilisation et à l’orientation de la main-d’œuvre".

    octobre 1942

    22 octobre : le général Delestraint chef de l’armée secrète (OS).

    23 octobre : entrevue de Cherchell ; début de l’offensive britannique en Égypte et en Libye.

    novembre 1942

    Création du comité de coordination des mouvements de zone sud ; naissance des premiers maquis en zone sud ; diffusion "officielle" du Silence de la mer.

    2 novembre : accords Giraud-Murphy sur les conditions politiques, économiques, militaires et financières d'un débarquement allié en Afrique du Nord.

    8 novembre : débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch).

    9 novembre : début de l'occupation de la Tunisie par les troupes germano-italiennes.

    11 novembre : invasion de la zone non-occupée par les troupes allemandes et italiennes (opération Attila).

    12 novembre : départ du groupe de chasse Normandie, des Forces aériennes françaises libres, pour l’URSS.

    19 novembre : début de la contre-offensive soviétique sur le Don et la Volga.

    19 nov. 1942-2 février 1943 : bataille de Stalingrad, victoire des Soviétiques.

    22 novembre : accords de coopération politique et militaire Clark-Darlan.

    27 novembre : sabordage de la flotte française à Toulon.

    28 novembre : ralliement de la Réunion à la France combattante.

    décembre 1942

    1er décembre : début de la campagne de Tunisie ; fondation de l’Organisation de résistance de l’armée (ORA) par le général Frère.

    14 décembre : Madagascar sous autorité de la France combattante.

    16 décembre : début de la conquête par Leclerc du Fezzan, en Libye.

    24 décembre : assassinat de l’amiral Darlan à Alger.

    28 décembre : ralliement de la côte des Somalis à la France combattante.

    Galerie photos
    La bataille de Bir Hakeim
    La bataille de Bir Hakeim
    La bataille de Bir Hakeim
    La bataille de Bir Hakeim
    La bataille de Bir Hakeim
    La bataille de Bir Hakeim

    En résumé

    DATE : 1942

    OBJET : Seconde Guerre mondiale

    ISSUE : Extension du conflit

    NOMBRE D' ÉTATS IMPLIQUÉS : 38

    Si la victoire des Japonais en Extrême-Orient et l’avancée des troupes allemandes en URSS font de 1942 une année difficile pour les Alliés, elle est également celle de l’espoir avec l’échec de l’armée du Reich devant Stalingrad ou le débarquement en Afrique du Nord. En France, la population se détache de Vichy tandis que la Résistance s’organise.

    L’année 1942 constitue un moment clé de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et plus largement de l’histoire du XXe siècle. En devenant véritablement mondiale, la guerre change de dimension. Un renversement s’opère, avec les premières victoires alliées qui permettent d’entrevoir une libération prochaine dans tous les pays occupés par les forces de l’Axe et voient s’affirmer les deux acteurs qui allaient s’imposer comme les deux superpuissances de la seconde moitié du XXe siècle, les États-Unis et l’URSS. En France, à l’évolution du cours de la guerre s’ajoutent également des facteurs internes (retour de Pierre Laval au pouvoir en avril 1942, occupation de la zone sud en novembre) qui font aussi de 1942 un moment de basculement pour l’histoire nationale.

    La guerre devient mondiale et "totale"

    En 1941, l’implication dans le conflit de l’Empire britannique et des colonies françaises ralliées à la France libre, ainsi que l’attaque de l’Union soviétique par l’Allemagne, avaient étendu la guerre au-delà des seules frontières de l’Europe. Mais ce sont surtout les conséquences de l’attaque surprise menée par l’aviation japonaise contre la base américaine de Pearl Harbor dans le Pacifique, le 7 décembre 1941, qui donnent une dimension véritablement mondiale à la guerre. Pour ne pas aller contre une opinion américaine favorable à l’isolationnisme depuis la fin de la Première Guerre mondiale et respecter les lois de neutralité adoptées dans les années 1930, le président Roosevelt était jusqu’alors resté réticent à entrer dans le conflit malgré les appels insistants de Churchill. L’agression japonaise à Pearl Harbor constitue un électrochoc et change totalement la donne. Le 8 décembre, les États-Unis déclarent la guerre au Japon. Fidèles au pacte tripartite passé depuis 1940 avec Tokyo, connu sous le nom de l’Axe, l’Allemagne et l’Italie entrent en guerre contre les États-Unis trois jours plus tard.

     

    Roosevelt_congres

    Le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, demandant au Congrès de déclarer la guerre contre le Japon. États-Unis, 8 décembre 1941.
    © Topfoto/Roger-Viollet

     

    Trente-huit États représentant la moitié de la population du globe sont désormais directement impliqués dans l’immense conflagration. La plus grande partie de l’Amérique latine, qui était restée jusque-là totalement à l’écart de la guerre, s’est rangée aux côtés des États-Unis contre le Japon. Et la "carte de la guerre" s’élargit considérablement avec un nouveau théâtre d’opérations : le Pacifique.

    L’extension du conflit sur le plan géographique et le nouveau rapport de force induit par la participation américaine au camp allié changent totalement les perspectives de la guerre. Jusqu’alors pouvait exister du côté allemand la perspective d’une victoire rapide obtenue grâce à des offensives éclair visant à obtenir un effet de rupture décisif chez l’adversaire. L’Allemagne l’avait réalisé en mai-juin 1940 sur le front de l’Ouest et pensait pouvoir le répéter en 1941 contre l’URSS. Mais dès lors que la guerre se développe désormais sur des théâtres d’opérations de plus en plus distincts et implique un nombre croissant de pays, la possibilité d’y mettre fin rapidement lors d’une seule bataille ou offensive qui serait décisive s’éloigne. La guerre sera donc forcément longue et présente une dimension nouvelle de "guerre totale" avec la mobilisation indispensable des économies et des populations pour pouvoir tenir, puis surpasser l’adversaire. L’arme économique et industrielle prend dans ce contexte une importance nouvelle, car la victoire finale se jouera aussi dans les usines où il faudra produire plus d’armes et de matériel que l’adversaire pour l’emporter.

    Le chant du cygne de l’Axe

    Si elle entraîne une nouvelle donne et modifie le rapport de force entre les deux camps, l’entrée en guerre des États-Unis ne s’accompagne toutefois pas immédiatement d’un renversement du cours de la guerre. Le pays ne s’était pas réellement préparé à l’état de guerre, ses soldats manquaient d’expérience et la reconversion de toute son économie vers l’effort de guerre nécessitait forcément un peu de temps. Les Britanniques et Soviétiques, essoufflés par la lutte intense menée depuis 1940 pour les premiers et juin 1941 pour les seconds, résistaient de plus en plus difficilement aux offensives ennemies. Jusqu’à la fin de l’été 1942, ce sont donc les forces de l’Axe qui continuent d’avoir l’initiative et d’être à l’offensive sur les différents théâtres d’opérations, tandis que les forces alliées restent sur la défensive et subissent même plusieurs revers importants qui peuvent encore donner à penser aux contemporains qu’une victoire totale de l’Axe est possible.

    Dans le Pacifique, les débuts des États-Unis dans la guerre ne sont d’abord qu’une suite de revers. Les troupes japonaises lancent fin décembre 1941 une offensive dans tout le Pacifique et l’Asie du Sud-Est. Elles débarquent aux Philippines où les forces du général Mac Arthur sont totalement surpassées. Après plusieurs mois de résistance, Mac Arthur se voit dans l’obligation de quitter les Philippines pour se réfugier en Australie, ce qu’il vit comme une véritable humiliation tout en promettant de revenir. Après la prise de Hong Kong fin décembre 1941, celle de Singapour en février 1942 constitue la plus grande défaite britannique depuis le début du conflit. En quelques mois, les Japonais imposent leur domination sur toute l’Asie du Sud-Est avec la conquête de Bornéo, Java, Sumatra, du Siam et de la Birmanie. Ce n’est qu’en juin 1942, lors de la bataille de Midway, que les Américains parviennent à stopper l’avancée japonaise après six mois de défaites et de repli.

    Sur le front européen, les armées du Reich continuent au cours du printemps et de l’été 1942 de donner une impression d’invincibilité. L’hiver 1941-1942 avait stoppé aux portes de Moscou l’offensive allemande entamée le 22 juin 1941. Mais, avec le retour de conditions climatiques plus favorables, la Wehrmacht entreprend une seconde offensive en direction du Caucase et de ses champs pétrolifères qui semble confirmer la supériorité allemande sur l’Armée rouge. En mai 1942, les Allemands enfoncent les lignes soviétiques. Huit divisions soviétiques sont repoussées jusqu’à la mer d’Azov. Le 20 mai, ce qui reste de l’Armée rouge dans la partie nord de la Crimée se retire vers le détroit séparant la mer Noire de la mer d’Azov en perdant 170 000 prisonniers. Le général Paulus et sa VIe armée atteignent, début août 1942, Stalingrad.

     

    fantassins allemands

    Fantassins allemands sur un char dans le secteur du Don (front russe), juillet 1942. © Roger-Viollet

     

    Alors que se développe cette offensive allemande victorieuse sur le front de l’Est, la possibilité d’un débarquement à l’Ouest et l’ouverture du second front que réclame Staline apparaissent encore totalement impossibles en 1942. La tentative de débarquement de troupes anglo-canadiennes à Dieppe, le 19 août 1942, se solde par un fiasco. S’il ne s’agissait en réalité que d’un raid destiné à "tester" les défenses allemandes, cet événement sert directement la propagande nazie qui présente le "mur de l’Atlantique" aménagé par l’organisation Todt tout au long des côtes françaises comme une ligne de défense infranchissable.

    En Afrique du Nord, où la "guerre du désert" qui avait débuté en 1941 semblait s’enliser, Rommel reprend l’initiative en mai 1942 et entame depuis la Libye une offensive vers l’Égypte. Même si la résistance des Français libres de Koenig à Bir Hakeim permet de retarder l’avance allemande, la prise de Tobrouk par l’Afrika Korps le 20 juin 1942 constitue pour les Britanniques, qui perdent 40 000 prisonniers, la plus grave défaite militaire de la guerre avec la chute de Singapour. Quelques jours plus tard, Rommel est aux portes de l’Égypte.

    Les premières victoires alliées

    Bien que les forces de l’Axe continuent leur progression victorieuse au cours de la première moitié de l’année 1942, le temps joue désormais en faveur des Alliés qui disposent d’un énorme potentiel économique depuis qu’ils ont été rejoints par les États-Unis. L’industrie de guerre américaine commence peu à peu à produire ses effets en fabriquant en très grande quantité chars de combat, "forteresses volantes", porte-avions, camions, canons et sous-marins. De son côté, après avoir été prise au dépourvu par l’opération Barbarossa en juin 1941, l’URSS profite de son immense territoire, de ses larges ressources en matières premières et de son potentiel économique pour achever la reconversion de son industrie de guerre dans l’Oural et au-delà. Enfin, les efforts considérables menés pour une meilleure protection des convois maritimes permettent de renverser progressivement, à partir de l’été 1942, le cours de la "bataille de l’Atlantique". Les pertes alliées provoquées par les attaques de sous-marins allemands, qui menaçaient jusqu’alors dangereusement les lignes de ravitaillement de la Grande-Bretagne, deviennent plus limitées.

    Avec cette supériorité économique acquise par le camp allié, l’équilibre des forces est progressivement en train de s’équilibrer puis de s’inverser. Les Alliés parviennent dès lors à contenir les offensives de l’Axe puis connaissent leurs premières victoires. Sur tous les fronts, le cours de la guerre s’inverse à la fin de 1942, ce qui fait bien de cette année la "bissectrice" de la guerre.

    Dans le Pacifique, après le coup d’arrêt porté à l’avancée japonaise lors de l’affrontement naval de Midway, le débarquement des troupes américaines à Guadalcanal en août 1942 constitue le premier signe d’un renversement de l’affrontement entre le Japon et les États-Unis.

     

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    Débarquement de fantassins de la 25 DI US venus renforcer les Marines dans la conquête de l'île de Guadalcanal (Îles Salomon), fin 1942. © LEEMAGE VIA AFP

     

    En Afrique du Nord, alors que l’Afrika Korps est arrivé à 60 km d’Alexandrie, Rommel doit stopper sa progression faute de ravitaillement et de carburant. Les Britanniques en profitent pour se réorganiser. En octobre 1942, Montgomery lance une contre-offensive qui permet de reprendre les territoires conquis par l’Afrika Korps en Libye. Les Allemands se replient alors sur la Tunisie, où ils sont désormais pris en tenaille par les troupes de Montgomery, à l’Est, et les troupes anglo-saxonnes qui débarquent au Maroc et en Algérie lors de l’opération Torch en novembre 1942. Les événements de l’automne 1942 en Afrique du Nord annoncent une phase nouvelle de la guerre, comme l’écrira Churchill dans ses Mémoires : "Avant El-Alamein, nous n’eûmes jamais de victoire ; après El-Alamein, nous n’eûmes jamais de défaite".

    Le même renversement s’opère sur le front de l’Est à Stalingrad. Alors que la VIe armée de von Paulus s’enlise dans une bataille de rue pour tenter de conquérir la ville quartier par quartier, les Soviétiques rassemblent d’importantes troupes à l’est de la ville, sur la rive droite de la Volga. À la mi-novembre 1942, l’Armée rouge déclenche une gigantesque contre-offensive. Totalement encerclée, la VIe armée allemande n’aura plus d’autre choix que de capituler début février 1943. La bataille de Stalingrad et la perte d’une armée de 100 000 hommes constitueront la première grande défaite du Reich et marqueront le début d’une offensive soviétique qui mènera l’Armée rouge jusqu’à Berlin en février 1945.

    En France, le rejet de Vichy s’accentue

    Si l’année 1942 marque à l’échelle mondiale un tournant de la guerre, elle constitue également à l’échelle de la France un moment de basculement important. Les Français avaient commencé à se détacher du régime de Vichy en 1941 mais le retour de Laval au pouvoir, en avril 1942, aggrave encore le rejet. Convaincu au printemps 1942 que l’Allemagne est sur le point de gagner la guerre, Laval entend relancer la collaboration afin d’obtenir des concessions de la puissance occupante. Obtenant des pouvoirs plus importants que ceux qu’il avait en 1940 (il reçoit le titre de "chef de gouvernement" et cumule les portefeuilles clés des Affaires extérieures, de l’Intérieur et de l’Information), Laval relègue au second plan Pétain, qui apparaît de plus en plus comme une image mythique dissociée du pouvoir, même si le maréchal garde le pouvoir constituant.

     

    tract_Oulins

    Tract découvert à Oullins le 24 octobre 1942 : "Le mot d’ordre de la résistance : grève nationale", cote 0025LM0183.
    © SARDO - Centre National des Archives Historiques (CNAH) du Groupe SNCF

     

    À part dans quelques milieux favorables à la collaboration, le retour au pouvoir de Laval suscite une opposition immédiate. Le discours du 22 juin 1942 dans lequel il annonce la politique dite de la "Relève" (le départ de trois travailleurs volontaires en Allemagne pour permettre la libération d’un prisonnier de guerre) et proclame souhaiter "la victoire de l’Allemagne parce que sans elle, le bolchevisme s’installerait partout" est très mal accueilli. Les rapports de préfets font état de "malaise", "d’impression pénible", de "stupeur générale". Alors que le principe de la "Relève", basé sur le volontariat, était déjà impopulaire, un nouveau seuil est franchi avec l’entrée en vigueur de la loi du 4 septembre 1942 "relative à l’utilisation et l’orientation de la main-d’œuvre" qui permet de réquisitionner des travailleurs français sur critères professionnels pour répondre aux exigences de main-d’œuvre des Allemands. Les premières réquisitions interviennent au début de l’automne 1942. Elles entraînent d’importantes mobilisations en zone sud, qui n’est pas encore occupée et où la contestation est plus facile. À Oullins, dans la banlieue de Lyon, trois mille ouvriers travaillant aux ateliers de la SNCF se mettent en grève le 13 octobre 1942 pour protester contre la réquisition de 30 d’entre eux. La grève fait tache d’huile et s’étend à une vingtaine d’autres établissements. Favorisant la renaissance de certaines formes d’action collective qui avaient disparu depuis 1940, la loi du 4 septembre 1942 provoque l’entrée dans l’illégalité et la clandestinité des premiers réfractaires, qui refusent de se rendre aux convocations susceptibles d’entraîner leur départ vers l’Allemagne. Un phénomène qui ne cessera ensuite de s’accentuer avec l’adoption du service du travail obligatoire (STO), en 1943, qui généralisera les réquisitions à tous les jeunes Français nés entre 1920 et 1922.

    Un "mouvement de réactivité sociale" face aux rafles de Juifs

    Avec les premières réquisitions de travailleurs, un autre événement contribue à faire de l’été et de l’automne 1942 un moment charnière de l’Occupation en France. Les premières rafles de Juifs étrangers organisées par les Allemands en 1941, limitées à la région parisienne et ne concernant que des hommes, n’avaient provoqué que peu de réprobations. Tout change au cours de l’été 1942, lorsque les arrestations deviennent plus massives et plus visibles, s’étendent à l’ensemble du territoire, n’épargnent plus les femmes ni les enfants.

    Les 16 et 17 juillet 1942, à la suite d’un accord intervenu entre le secrétaire général à la police René Bousquet et son homologue SS Helmut Knochen, 4 500 policiers français arrêtent à Paris près de 13 000 Juifs, rassemblés au Vélodrome d’Hiver ou conduits vers des camps d’internement (les camps du Loiret - Beaune-la-Rolande, Pithiviers), puis amenés à Drancy, ultime étape avant la déportation vers les camps d’extermination. Entre le 6 août et le 15 septembre 1942, plus de 10 000 juifs sont également raflés en zone non occupée pour être remis aux Allemands.

     

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    Arrivée des enfants en gare du Bourget-Drancy, dessin de Georges Oran, 1942. © Mémorial de la Shoah/Coll. Georges Horan

     

    La brutalité de ces rafles et le fait qu’elles s’étendent aux catégories les plus vulnérables (vieillards, femmes, enfants) provoquent un sursaut d’indignation. L’Église réformée se mobilise pour dénoncer le sort réservé aux Juifs. Des voix s’élèvent également au sein de la hiérarchie catholique. L’archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, dénonce dans sa lettre épiscopale les scènes d’épouvante dont il a pu être le témoin dans des camps de sa région. Dans un tel contexte, les gestes de solidarité et d’entraide à l’égard des persécutés se multiplient. L’historien Jacques Sémelin évoque un "mouvement de réactivité sociale" pour qualifier ces actes de nature très variée (allant de l’avertissement d’une arrestation programmée jusqu’au fait d’accepter de cacher des Juifs à son domicile). Cette solidarité a joué un rôle déterminant dans les stratégies de sauvetage qui se développent sur l’ensemble du territoire pour permettre aux Juifs de se cacher et de fuir. Dans certaines régions de la zone sud, des petites communes (Le Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire, Dieulefit dans la Drôme) deviennent de véritables refuges pour les persécutés.

    Un contexte favorable pour la Résistance

    Les différents événements de l’année 1942, avec l’espoir d’une victoire alliée et d’une libération future qui commence à naître et les dernières illusions qui disparaissent autour du régime de Vichy, apparaissent favorables à la cause de la Résistance. Celle-ci étend son audience, ainsi que ses actions, et commence à se placer sous le signe de l’unité. Avec l’engagement toujours plus compromettant dans la collaboration, l’idée d’un possible "double jeu" de Pétain, qui avait pu exister au début de l’Occupation, disparaît totalement. Ceux qui avaient pu croire allier un engagement résistant contre l’occupant allemand et un soutien au maréchal Pétain (que l’on qualifie parfois de "vichysto-résistants") rompent désormais totalement avec Vichy. C’est le cas d’Henry Frenay, par exemple, qui écrira au printemps 1942 dans Combat que "tout est clair désormais". Les différents mouvements de résistance apparus en 1941 se rapprochent pour gagner en efficacité. À la fin de 1942, les trois grands mouvements de zone sud (Libération-Sud, Franc-tireur, Combat) unissent ainsi leurs branches armées dans le cadre d’une "Armée secrète" (AS).

     

    manifestation_Marseille

    Manifestation anti-pétainiste sur la Canebière (Marseille), à l’appel de la BBC et de la Résistance, 14 juillet 1942, cote 76 W 116.
    © Conseil départemental 13/Archives départementales - Tous droits réservés

     

    L’occupation de la zone sud en novembre 1942 par les Allemands, à la suite du débarquement allié en Afrique du nord, était totalement contraire à l’armistice de 1940. Elle ne provoque pourtant aucune opposition du régime de Vichy. Dans l’armée et la fonction publique, beaucoup se sentent déliés, dans ce contexte, du serment de fidélité et d’obéissance qu’ils avaient dû tenir à Pétain en 1940. Des officiers ou hauts fonctionnaires rejoignent ainsi la Résistance, qui manquait jusqu’alors cruellement d’hommes d’expérience. Une nouvelle organisation sera d’ailleurs créée au tout début de 1943, l’Organisation de la Résistance armée (ORA), dont les membres seront pour la plupart issus de l’ancienne armée d’armistice.

    Enfin, avec l’apparition de questions nouvelles en 1942, comme celle du sauvetage des juifs ou des réfractaires qui rejoignent la clandestinité, la Résistance prend une dimension nouvelle et plus concrète pour de nombreux Français. De nouvelles passerelles se développent entre les organisations résistantes et la société française. Les premières ont sans cesse besoin d’étendre leurs complicités au sein de la population pour augmenter leurs actions, tandis que de plus en plus de personnes cherchent également à établir un contact avec la Résistance pour obtenir une aide concrète, afin d'éviter une arrestation ou un départ en Allemagne au titre de la réquisition.

    Toutes les tendances et les renversements observés en 1942 sur le plan mondial (basculement du conflit en faveur des Alliés) ou national (rejet progressif par les Français du régime de Vichy et progression de la Résistance) deviennent par la suite irréversibles. Les espoirs soulevés par les premières victoires alliées sur une fin rapide de la guerre, qui pourrait intervenir dès 1943, s’accompagneront toutefois d’importantes désillusions. Attendu pour l’été ou l’automne 1943, le débarquement allié sur les côtes françaises n’interviendra finalement qu’en juin 1944. La guerre ne se terminera en Europe qu’en mai 1945, dans le Pacifique en septembre.

    Auteur

    Fabrice Grenard - Historien - Fondation de la Résistance

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