Le tourisme de mémoire en Auvergne-Rhône-Alpes

Fortement marquée dans ses paysages par les événements de la Seconde Guerre mondiale, la région Auvergne-Rhône-Alpes raconte aujourd’hui son histoire à l’aune des musées, mémoriaux et centres d’histoire. Autant de lieux de mémoire que l’association Mémorha fédère à l’échelle du territoire pour faciliter la cohérence de leur offre culturelle et mémorielle.

Le lieu de mémoire au Chambon-sur-Lignon.
Le lieu de mémoire au Chambon-sur-Lignon. - © Office de tourisme du Haut-Lignon

Sommaire

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    Création administrative récente, la région Auvergne-Rhône-Alpes demeure en quête d’une unité géo-historique. Ses paysages variés s’étirent, du Massif central aux plus hauts sommets de l’arc alpin, du bassin de la Loire à celui du Rhône, en une mosaïque de terroirs. Alors que l’Auvergne se trouve située au cœur de l’hexagone, Rhône-Alpes occupe ses franges orientales, lesquelles n’ont eu de cesse d’évoluer, jusqu’au rattachement de la Savoie à la France en 1860.

     

    En raison de sa situation frontalière avec la Suisse et l’Italie, de son ouverture au bassin méditerranéen via le corridor rhodanien (axe majeur de circulation depuis l’Antiquité), de son tissu industriel particulièrement dynamique (houillères, métallurgie, chimie, caoutchouc, textile, papeterie, électronique) et de l’existence d’importants centres urbains, cette région constitue historiquement une terre de passage, de fixations migratoires et de synthèses culturelles. Dans les représentations courantes, les "montagnes refuges" de ce vaste territoire jouent à travers les siècles un rôle de protection pour les hommes : ainsi des protestants après la Révocation de l’édit de Nantes, en leurs "déserts" du Vivarais et du Dauphiné, ou des réfractaires pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les maquis du Beaujolais, du Jura ou de la Margeride. C’est précisément sur cette période, particulièrement bien illustrée en Auvergne-Rhône-Alpes, que nous allons porter notre attention, au cours d’un vagabondage dans le "paysage-histoire" régional, pour reprendre l’expression de Julien Gracq, à la découverte de lieux aujourd’hui bien ancrés dans la mémoire collective, mais également à la recherche d’autres sites méconnus.

     

    UN PATRIMOINE EXCEPTIONNEL LIÉ  À LA SECONDE GUERRE MONDIALE

     

    À l’instar de la Normandie ou de la Provence, Auvergne-Rhône-Alpes possède en effet un patrimoine exceptionnel lié à la Seconde Guerre mondiale. De nombreux dispositifs mémoriels ainsi qu’une myriade de lieux discrets accueillent le visiteur, témoignant aussi bien des aspects les plus sombres de la période des "Années troubles" (Collaboration, internement, répression ou persécution, destructions matérielles et massacres des populations civiles) que de ses aspects lumineux, à travers les différentes formes de résistance (combattante, civile, intellectuelle, spirituelle, urbaine ou rurale) et de solidarité. Dès les années 1920-30, fuyant les persécutions, les dictatures ou la guerre civile, des exilés arméniens, espagnols, allemands, italiens y séjournèrent. Ils furent rejoints, après la mise en place de l’État français, par des minorités soumises à l’arbitraire des lois raciales. De nombreux juifs étrangers trouvèrent ainsi refuge à Dieulefit (Drôme), Megève (Savoie), Villard-de-Lans (Isère), Vic-sur-Cère (Cantal) ou au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), stations de villégiature possédant une hôtellerie florissante et des établissements socio-médicaux. Cet accueil se transforma, grâce au rôle des associations humanitaires, en actions de sauvetage (organisation du passage vers la Suisse) à partir du moment où la politique antisémite du gouvernement de Vichy fut mise en œuvre.

    La région Auvergne-Rhône-Alpes fut très tôt le théâtre d’actions résistantes d’envergure, encore amplifiées après l’installation des troupes allemandes ; une kyrielle d’actions héroïques ou tragiques comme le soulèvement des maquis au Mont-Mouchet et dans le Vercors contre l’armée d’occupation allemande, ou le rétablissement éphémère de la République à Annonay (Ardèche) au cours de l’été 1944. De grandes personnalités engagées dans la Résistance ont agi à des degrés divers dans la région, à l’image de Jean Moulin, Lucie et Raymond Aubrac, le journaliste Yves Farge, l’écrivain Jean Prévost, le colonel Henri Romans-Petit ou encore l’abbé Alexandre Glasberg.

     

    Parmi les territoires et sites-témoins, représentatifs de la période, nous pouvons évoquer pêle-mêle : la ville thermale de Vichy choisie comme capitale de l’État français ; la Maison d'Izieu (Ain) mémorial des enfants juifs exterminés après leur arrestation le 6 avril 1944 ; l’École des cadres d’Uriage (Isère), laboratoire de l’idéologie de la Révolution nationale ; la ferme d’Ambel (Vercors-Drôme), considérée comme l’un des premiers maquis français ; Fort-Barraux (Isère) où furent internés juifs étrangers et tsiganes ; le Mémorial national de Montluc (Lyon), prison militaire du régime de Vichy, réquisitionnée par l'occupant ; le Mémorial des déportés de Murat (Cantal) en hommage aux 120 personnes déportées en représailles des événements de juin 1944.

     

    La valorisation de ces sites et des figures historiques qui leur sont associées pose la question des choix inhérents aux politiques de la mémoire, d’hier à aujourd’hui, contribuant à mettre en exergue certains sites particulièrement édifiants, parfois au détriment d’autres, laissés à l’ombre des lieux de mémoire les plus reconnus. En parallèle, des acteurs associatifs, du monde de la recherche et du champ artistique, se mobilisent pour la reconnaissance publique (exprimée dans des ouvrages, des expositions, des films, des monuments) de sujets minorés ou occultés.

     

    En Auvergne-Rhône-Alpes, un réseau soutenu à la fois par l’État et la Région voit le jour en 2011. Composé d’associations, de chercheurs et de structures mémorielles, Réseau Mémorha apporte une réflexion sur le redéploiement des mémoires de la Seconde Guerre mondiale à l’échelle du territoire en promouvant les relations de partenariat par la mise en place de projets de valorisation culturels et scientifiques.

     

    DU PÈLERINAGE DU SOUVENIR À LA PATRIMONIALISATION

     

    Dès la fin des hostilités, certains sites vont être reconnus comme particulièrement emblématiques par les pouvoirs publics, qui y organisent des cérémonies du souvenir en présence des dignitaires de l’État. Ils deviennent aussitôt des lieux de pèlerinage. Ainsi en va-t-il de la nécropole du maquis des Glières (Morette, Haute-Savoie), destination privilégiée de familles venues se recueillir sur la tombe d’un proche. Le Vercors attire également nombre de "pèlerins du souvenir", tout particulièrement Vassieux (Drôme), lieu de répression sauvage et de destruction systématique. Une forte émotion s’empare du visiteur lorsqu'il découvre ce village-martyr : maisons reconstruites, drapeaux tricolores, sculptures monumentales, carcasses de planeurs allemands et stèles nombreuses, qui font comme un millefeuille de la mémoire.

     

    Au sein de ces "territoires de la mémoire" sont ouverts, au cours des années 1960-1970, les premiers musées associatifs à Grenoble (Isère) en 1966, Romans (Drôme) en 1974, Bonneville (Haute-Savoie) en 1979, puis durant la décennie suivante à Frugières-le-Pin (Haute-Loire) en 1982, Nantua (Ain) en 1985 ; des "lieux chauds" de la mémoire de la Résistance pour reprendre l’expression de Serge Barcellini, président du Souvenir français, dans lesquels les anciens résistants tiennent une place importante en exprimant souvenirs, collections, reliques et en proposant une narration des événements centrée sur l’histoire-bataille.

     

    À partir des années 1990, face à la disparition des témoins, certaines collectivités prennent la mesure des enjeux liés à la gestion de la mémoire locale. Ainsi, une politique mémorielle volontaire, incarnée par des médiateurs culturels, est mise en place. Il s’agit d’un enjeu civique et politique pour des institutions se voulant héritières des valeurs de la Résistance et désireuses d’endiguer les mouvements négationnistes. L’enjeu est également identitaire pour certaines collectivités locales qui s’appuient sur les événements de la Seconde Guerre mondiale pour se distinguer, à l’image de Lyon et Grenoble revendiquant le titre de "capitale de la Résistance".

     

    Les intérêts du politique rencontrent alors le combat du monde associatif qui se voit soutenu, notamment financièrement, dans la création de nouveaux lieux : en témoignent le musée du Teil (Ardèche) inauguré en 1992 et le Mémorial de Saint-Étienne (Loire) en 1999.

     

    Cette patrimonialisation locale, ce glissement du champ du souvenir à celui de la "professionnalisation ou la valorisation patrimoniale" s’inscrit dans une tendance nationale où les ambitions civiques et pédagogiques ont clairement été établies depuis la fin des années 1990.

     

    Au début des années 2000, l’aide publique aux structures mémorielles revêt un nouveau visage et certains lieux associatifs vont s’institutionnaliser. Par le legs de leurs collections aux collectivités, des musées associatifs comme le musée du Mont-Mouchet (Allier) ou tout récemment le musée de la Résistance, de l’Internement et de la Déportation de Chamalières (Puy-de-Dôme) intègrent les services patrimoniaux de municipalités, de communautés d’agglomération ou même du Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes. Cette dynamique vient conforter la patrimonialisation des sites et lieux de mémoire de la région.

     

    NOUVELLES FORMES D’ITINÉRANCES ET DE TOURISME MÉMORIEL

     

    De nos jours, de nouvelles formes d’itinérances mémorielles sont proposées aux publics, parfois à leur initiative. Elles prennent la forme de parcours urbain ou de "randos mémoire" thématiques, permettant de rallier des structures muséales, monuments commémoratifs à des sites peu ou pas valorisés : campement d’une unité des Chantiers de la jeunesse, grange d’alpage ayant hébergé un camp de réfractaires au STO, urbanisme de la reconstruction... On peut voir dans ces diverses expériences un désir de contact direct, avec ce que l’on pense être la vérité de l’authentique, qui entraîne certains de nos contemporains sur les chemins de la mémoire.

     

    Au cours de ces nouvelles formes de pérégrination - au-delà des seules informations scientifiques transmises par les guides et autres applications pour téléphone mobile - il est en outre possible de se laisser gagner par l’effet de surprise, tel l’écrivain Antoine Choplin (À contre-courant, éditions Paulsen, 2018), distrait de sa remontée pédestre vers la source de l’Isère sur les hauteurs de Bourg-Saint-Maurice par un curieux édifice : "Au détour d’une courbe, je tombe sur un petit fortin en pierre datant de la Seconde Guerre mondiale. Accroché à son flanc, un vieux panneau de bois indique : Fortin du Châtelet - 6e BCM. Ligne Maginot des Alpes 1940. Deux dessins naïfs de mitrailleuses sur pied encadrent la mention de l’année. Je vérifie une fois de plus combien, même dans les lieux les plus reculés, l’Histoire continue à nous accompagner. Décidément, où que l’on soit, son éclat et ses remugles demeurent. Ses résurgences déploient une palette formelle inventive et plurielle, aux ressorts souvent clairs par le truchement du témoignage ou des lieux mémoriels, parfois plus énigmatiques".

     

    Ces parcours physiques, spontanés ou dirigés, associés à des parcours virtuels (accessibles à distance via des outils numériques), entrent en résonance avec les nouvelles pratiques touristiques des publics français et étrangers. Ils participent également des nouvelles formes de "tourisme mémoriel", développées notamment par les ministères des Armées et de l’Économie. En 2016, dans le cadre de leur appel à projets conjoint encourageant la création d’outils mémoriels numériques et innovants au service du tourisme de mémoire en France, et avec le soutien de la DRAC et de la Région, Réseau Mémorha a conçu le portail numérique Mémospace. Ce premier outil numérique de ressources et de recensement de lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale à l’échelle d’un territoire régional s’appuie sur une carte interactive, au cœur du dispositif, qui facilite la préparation de séjours touristiques et éducatifs comme la création de parcours de visite thématisés. À l’écoute des chercheurs, du corps enseignant, des guides-conférenciers, des associations mémorielles et structures muséales, il se veut une plateforme de développement, de partage et de valorisation des connaissances.

     


     

    Le musée du Mont Mouchet

     

    Musée du Mont Mouchet. © Philippe Mesnard

     

    Situé sur la commune d’Auvers, à la frontière du Cantal et de la Lozère, ce haut-lieu de la Résistance en Auvergne accueille les visiteurs du 1er mai au 30 septembre. Réaménagé en 2009, il retrace les temps forts de la Résistance en Auvergne et plus particulièrement en Margeride. Il replace ces événements dans le contexte national et international de cette période et propose pour les plus jeunes un parcours en bande dessinée.

     


     

    Le Tata sénégalais

     

    Nécropole nationale Tata Sénégalais. © A. Karaghezian/ECPAD/Défense

     

    Dans la commune de Chasselay, sur les lieux des combats des 19 et 20 juin 1940 et à l’emplacement même du massacre de 51 tirailleurs sénégalais par les armées allemandes, cette nécropole, inaugurée en novembre 1942, regroupe 198 tombes de tirailleurs sénégalais, morts pour la France. Chaque année, pour le 11 novembre, une cérémonie rassemble les habitants du village et la diaspora africaine de Lyon sur ce lieu unique en France, à l’architecture d’inspiration soudanaise.

     


     

    Le musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère

     

    Le musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère. © Office de tourisme Grenoble Alpes métropole

     

    C’est à l’initiative d’enseignants, de résistants et de déportés que ce musée est édifié dans les années 1960. Précurseur, il retrace l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à partir des faits locaux et des parcours de résistants. Ancré dans son époque, il met en lumière les valeurs de la Résistance et celles des Droits de l’Homme à travers sa programmation et son travail pédagogique. Le musée est ouvert tous les jours (entrée gratuite).

    Réseau Mémorha

    Pour en savoir plus

    Site internet

    http://reseaumemorha.org

     

    Bibliograhie en ligne

    Le tourisme de mémoire, un enjeu national, Laure Bougon, Les Chemins de la Mémoire  253/mars-avril 2016

    Les rencontres du tourisme de mémoire 2015, Guillaume Pichard, Les Chemins de la Mémoire  253/mars-avril 2016

    Le tourisme de mémoire en Alsace, Alsace Destination Tourisme, Les Chemins de la Mémoire  259/juin-juillet 2017

    En résumé

    DATE : 2 décembre 2011

    LIEU : Lyon

    ISSUE : Fondation officielle de l'association "réseau Mémhora"

    OBJET : L’association est un réseau rhônalpin regroupant des musées d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, des sites, des institutions, des associations culturelles et  des chercheurs qui travaillent sur les problématiques de mémoire.

    Mémorial de la Résistance et de la Déportation de la Loire.

    Mémorial de la Résistance et de la Déportation de la Loire.

    © Mémorial de la Résistance et de la Déportation de la Loire

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